MACHINES de Rahul Jain

 

L’esclavage de l’économie globale. Nous le connaissons bien et nous l’ignorons allègrement lorsque, tel des consommateurs boulimiques, nous choisissons des biens provenants de pays exotiques à des prix défiants toute concurrence. Des prix qui seraient différents si l’objet de nos éphémères désirs était produit de ce côté ci du monde. Mais ce n’est pas le cas, et beaucoup de vêtements sont produits en Chine, au Vietnam, en Inde, au Bangladesh et dans tous les autres « paradis productifs » du marché global.

 

MACHINES, le premier documentaire du jeune réalisateur Rahul Jain, prix spécial du Jury au dernier Sundance Film Festival, nous fait entrevoir une photographie réelle, crue et efficace, présentant avec une intensité pénétrante la vie des ouvriers indiens dans une usine textile de Surat, dans l’Etat indien du Gujarat, le Manchester de l’Est.

 

 

On les appelle sweatshop, des ateliers où l’on « transpire », des lieux caractérisés par l’exploitation de la force de travail au sens dickensien du terme. 1500 ouvriers au milieu de fours ardents, de machines qui tournent jour et nuit, des chaînes de montage pour le filage, de grandes cuves de lavage, de baquets insalubres de coloration, des enfants qui vident d’énormes machines à laver, des hommes qui transportent d’énormes balles de textiles sur les épaules, des corps épuisés qui cherchent du repos sur des montagnes de tissu, des visages creusés par la fatigue, résignés.

 

Un enfant s’endort quelques secondes, nous transmettant mieux que n’importe quelle autre image le sens de profonde inhumanité qui alimente les viscères de ces usines de fabrication de vêtements.

 

Entre 12 et 16 heures de travail par jour, pour 3 dollars de l’heure. Jusqu’à 70 heures de travail par semaine. MACHINES est un manifeste politique, un appel à l’indignation, à la mobilisation.

 

Pas de narrateur, et aucun son hormis le bruit de ferraille des machines et la toux des ouvriers, contraints de respirer la poudre de silice durant une grande partie de leurs tours de travail, supportant par ailleurs des températures insoutenables.

 

 

“Moins de 200 roupies pour travailler 12 heures » raconte l’un des nombreux ouvriers sans nom. Il a fait 1600 kilomètres pour trouver un travail.

 

“Dieu nous a donné des mains, et donc nous devons travailler. » Il ne se sent pas exploité.

 

Il n’y a pas de dialogues, ils sont peu à s’exprimer mais c’est comme s’ils étaient beaucoup à parler. La plupart sont des immigrés, qui se sont endettés pour venir travailler dans un sweatshop. Ils ont payé pour être exploités. Ils viennent principalement de l’Uttar Pradesh, du Bihar, de l’Uttarakhand, du Chhattisgarh les régions les plus pauvres de l’Hindi Belt,  situées au Centre-Nord de l’Inde.

 

Avec 5,2% des exportations, l’Inde est le second exportateur mondial de textiles après la Chine. 45 millions de personnes sont directement employées par le secteur (2% du PIB), dont environ 12 millions d’enfants. La loi interdit d’employer des enfants de moins de seize ans.

 

 

 

“On travaille tous 12 heures, certains ont des tâches qui nécessitent la force physique, d’autres utilisent le cerveau, d’autres les mains et les pieds, d’autres les muscles pour travailler sur les machines. » raconte un autre ouvrier.

 

 

Rahul Jain nous offre une séquence « harmonieuse » d’images. Des rouleaux qui colorent les tissus, déroulés ensuite sur des kilomètres, des systèmes qui les enroulent. Des hommes d’affaires qui choisissent les tissus. Ils parlent en arabe. “Cette étoffe est bien pour l’été, c’est le voile, elle est chère, elle coûte 127 dollars. »

 

« Je commence à 8 heures du matin, et je finis à 20h le soir.  Je mange un morceau et après une heure de pause, je reviens pour un deuxième tour. La pauvreté est du harcèlement, on ne peut rien y faire, il n’y a pas de remède. Personne ne m’exploite. Je me suis endetté pour venir ici. Sur ce que je gagne je dois manger et mettre de côté pour ma famille entre 1000 et 2000 roupies. Dis moi qui a la force de travailler 36 heures de suite? ou pire 48h? Comment font les riches pour connaître les problèmes des pauvres? J’ai dû emprunter pour venir ici, avec un taux d’intérêt de 10%. »   

 

Les histoires sont toutes les mêmes.

 

“L’Etat du Gujarat a donné à manger aux pauvres. Il n’y a rien à manger à la maison, un garçon de 10, 15 ans gagne ici jusqu’à 6000 roupies par mois. Même s’il ne réussira pas forcément à mettre de l’argent de côté au moins il peut manger. Dans l’Uttar Pradesh, le Bihar, le Bengale, l’Orissa, ce n’est pas évident de trouver à manger. Si les travailleurs s’unissaient ils pourraient avoir de meilleures conditions, ils pourraient travailler 8 heures au lieu de 12. [..] Ici personne n’a de vacances ou de bonus. Si tu fais des problèmes ils te mettent dehors directement [..] aujourd’hui les travailleurs pourraient être des tigres mais ils sont divisés, mal organisés et donc faibles comme des brebis.”

 

Depuis les années 60 l’Inde a connu une industrialisation sauvage, la Contract Labour Law (l’ossature de la loi sur le travail en Inde) a été progressivement libéralisée dans beaucoup d’Etats. Le travail précaire est autorisé dans le secteur textile et on retrouve de plus en plus la présence du contractor, le « maître d’oeuvre » de la force de travail.

 

Le documentaire en présente un et ce n’est vraiment pas une belle expérience; trapu, fort et arrogant, il vocifère des paroles dures, qui permettent de comprendre le faible taux de syndicalisation dans les usines textiles.

 

“Le syndicalisme existe mais les ‘contractors’ sont plus forts.  Il suffit d’un ‘contractor’. Moi, par exemple, je suis fort, mes travailleurs ne vont nulle part, personne ne peut rien me faire. S’ils veulent me poursuivre, ils devraient dépenser plus de 1000 roupies, et ensuite manger. Tu imagines porter plainte ici à partir de l’Uttar Pradesh? C’est pour cela que les syndicats sont faibles, parce qu’il y a toujours un ‘contractor’ prêt à aider un travailleur. Si un travailleur a besoin d’argent, il le lui donnera. »  

 

Passons au patron. Ses mots sont simplement répugnants.

 

“Sur les 12 dernières années, les coûts pour maintenir une maison ont doublé. Que pourraient-ils faire autrement ces analphabètes? Ils seraient finis. Ils dépensent leur argent en tabac, alcool […] les indiens ne sont motivés que par le salaire, ils ne comprennent qu’une seule chose: l’argent. Avant ce n’était pas comme cela. La paye est aujourd’hui dix fois plus élevé qu’il y a dix ans, mais il y avait plus de sincérité à l’époque. Ils avaient l’estomac vide, ils se préoccupaient de l’usine. Maintenant ils ont le ventre plein, ils sont plus détendus [..].”

 

Ce n’est pas vraiment l’idée que l’on se fait quand on voit leurs visages.

 

 

Dehors, des enfants vident des bidons de déchets. “C’est visqueux” dit l’un d’entre eux. C’est de la boue noire. “Vous en avez plein à sortir. » 

 

La caméra se déplace vers l’extérieur, à l’entrée de l’usine il y a un rassemblement d’hommes. Peu d’entre eux veulent parler. “Nous sommes des paysans, nos récoltes  ont été catastrophiques à cause de la sécheresse. Il n’y a plus rien qui pousse  […], nous avons planté des patates pour 20 roupies au kilo, on les vend à 5. Nous avons perdu 15 roupies au kilo. Avec 5 roupies on doit nourrir nos familles [..]. Personne ne fait rien, les ministres viennent, font leur discours, et ils s’en vont. Toi tu peux faire quelque chose? Tu peux nous faire réduire l’horaire de travail à 8 heures? » 

 

LA PAUVRETE est UNE INJUSTICE, MONSIEUR, IL N’Y A RIEN A FAIRE, IL N’Y A PAS DE REMEDES.